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Mardi 21 AVRIL 1998 MAA3 3
Schoelcher, cet inconnu
Personnage froid et austère, le père de l'abolition de l'esclavage abattait une somme
de travail considérable. Et faisait preuve d'un courage sans faille. Vie et oeuvre
par Anne Girollet.
Schoelcher
- l'homme , son oeuvre - est peu connu...
On connait surtout Schoelcher pour l'abolition mais on le connaît pas du tout par
ailleurs. Or il y avait largement de quoi faire une thèse. C'est pourquoi je me
suis lancée là-dedans.
Vous y parlez de démarche républicaine...
Cela signifie qu'il a lutté contre toutes les formes de servitude et d'inégalité
: l'abolition évidemment mais aussi tout ce qui concerne la dignité humaine. Il
a fait interdire la bastonnade sur les navires , la repression disciplinaire à l'encontre
des matelots...
Or lorsque l'on parle de Schoelcher, l'on pense exclusivement à l'abolition de
l'esclavage...
Il a également - ce sont certes des éléments un peu particulier - lutté de nombreuses
années pour que les wagons de troisième classe des trains soient couverts. Il a
imposé le chauffage en hiver de ces mêmes wagons.
Pour en revenir à l'abolition, il me paraissait important de montrer que Schoelcher
n'a pas seulement donné aux esclaves la possibilité de se libérer mais leur a donné
la possibilité d'une liberté à part entière c'est à dire la citoyenneté.
Ce qui n'allait pas de soi ?
Il était seul. Il a dû faire face à des resistances énormes !
Justement : au sein du Gouvernement provisoire consécutif à la Révolution de 1848
qui renverse en février le roi Louis-Philippe, il n'occupe qu 'un poste secondaire,
il n'est pas ministre à part entière...
Il est sous-secrétaire d'Etat mais il pensait devenir ministre et il a été très
déçu de ne pas être nommé.
S'il n'a pas été nommé, cela laisse supposer au sein du Gouvernement provisoire,
ses idées n'étaient pas majoritaires ?
Elles ne l'étaient pas. Schoelcher avait commencé à diffuser ses idées au sein de
la Commission de l'abolition. Même au sein de la commission, il s'est montré bien
plus prudent qu'il ne l'était auparavant dans ses ouvrages.
A tel point ?
Dans ses ouvrages, il voulait que les colonies aient véritablement le statut de
département comme les départements métropolitains. Dans la Commission de l 'abolition,
il n 'emploie pas le terme ; ni d'ailleurs dans le rapport de la Commission, ni
à l'Assemblée.
Sa pensée abolitionniste s'élabore à partir de quel moment ?
Il commence à écrire en 1830, lors d'un voyage au Mexique. Rappelons qu'il est né
en 1804.
La profession de Schoelcher ?
Il avait hérité du magasin de porcelaine de son père. Il était allé aux colonies
pour des raisons commerciales. C'est là qu'il a découvert les horreurs de l'esclavage.
Il est revenu abolitionniste.
Lorsqu'il a hérité de l'affaire de son père, il l'a liquidée et est devenu rentier.
Une situation confortable qui lui a laissé tout loisir d'écrire et mener une action
politique. Il faut dire qu'il n'a pas chômé.
Il a beaucoup écrit : des livres, des essais, des articles ?
Il a tout fait ! Il a touché à tout. Ses premiers ouvrages visent surtout à révéler
l'horreur de l'esclavage et expliquer que si l'opinion publique ne se manifeste
pas pour l'instant, c'est quelle n'est pas au courant. Son souci est donc de mettre
l'opinion publique au courant et de la mettre face à ses responsabilités. Une manière
de dire : «Si vous ne bougez pas , vous serez complices !»
J'ai lu tous ses livres. Il y a des pages atroces, déprimantes. Parallèlement à
ses livres , il a - progressivement - commencé à mettre en place une législation
permettant d'abolir l'eclavage et organisant la société post-esclavagiste.
Il ne suffisait pas - dans son esprit - d'abolir; il fallait mettre en place une
société de substitution ?
Exactement. A partir de cela, il a accumulé tous les arguments : politiques, économiques,
humanistes... les principes républicains d'une façon générale. En y ajoutant le
maintien des colonies, le spectre de l'insurrection de Saint-Domingue... Il a vraiment
pris tous les arguments.
Et en 1848, il rallie la Révolution ?
Il revient du Sénégal. Il était absent lors des événements de février. Dès son retour
Arago - homme politique influent, membre du Gouvernement provisoire - l'appelle.
Ils se connaissent ?
Ils avaient fréquenté les mêmes salons à Paris. Arago avait reçu une délégation
de colons qui l'avaient plus ou moins convaincu d'attendre de ne pas prendre de
décision précipitée concernant l'esclavage. Schoelcher a finalement réussi à convaincre
Arago en mettant en avant le spectre de l'insurrection. Quoique pour l'essentiel,
son argumentation repose sur les principes républicains.
Il se retrouve donc sous-secrétaire d'Etat et dépend d'Arago ; Arago était ministre
de la Marine et des Colonies.
Quel accueil les propositions de Schoelcher ont-elles rencontré ?
Au sein de la Commission, il avait suffisamment de prestance pour pouvoir imposer
ses vues mais le Gouvernement provisoire ne reprendra pas toutes ses propositions.
Il ne reprendra pas, par exemple, la question de l'indemnité à verser aux colons.
Schoelcher voulait que l'indemnité soit réservéé à la colonie entière afin que ce
versement bénéficie à tout le monde, aux anciens esclaves et aux anciens maîtres
et pas seulement aux anciens maîtres. Le Gouvernement provisoire n'a pas voulu se
prononcer et a laissé l'Assemblée nationale le soin de régler cette question. Finalement,
seuls les colons ont été indemnisés.
Lamartine était à l'époque l'homme fort de ce gouvernement. Lui connait-on une
prise de position particulière sur cette question ?
Il était abolitionniste mais plus partisan d'une abolition progressive qu'immédiate.
Schoelcher est quasiment le seul à vouloir une abolition immédiate. Et il a réussi
à l'imposer au sein de la Commission et au sein du Gouvernement provisoire.
Le Gouvernement a-t-il voté une loi ou s'est-il contenté d'un décret ?
C'est un décret du Gouvernement provisoire en date du 27 Avril 1848 qui a été confirmé
par la Constitution du 4 Novembre 1848. Mais il n'y a jamais eu de loi sur cette
question, ni dans un sens ni dans un autre.
Schoelcher
n'arrive donc pas totalement à ses fins. Quelle est sa réaction et d'abord qui était
l'homme Schoelcher ? Un passionné, un personnage assez froid ?
Il était assez froid et passablement austère. Quant à ses réactions, l'on n'en sait
trop rien : il a essayé de faire passer ce qu'il a pu. Par la suite, quand il a
été parlementaire, il a toujours fait des propositions de lois pour faire avancer
les choses. Ainsi, il a pu imposer la création de banques coloniales et rendre les
indemnités insaisissables pour garantir les salaires. Lorsque l'on dresse un bilan,
l'on constate qu'il a obtenu gain de cause sur presque tout.
Le point essentiel, c'était la citoyenneté à part entière et là il a réussi.
Il a été très courageux dans cette affaire. Il a été accablé de nombreuses calomnies
par la suite.
Ce qui est novateur chez lui en 1848, c'est son assimilationnisme. Il est le seul
à demander l'application du droit commun : mêmes droits , mêmes devoirs.
Car la tendance de l'époque, c'était plutôt l'octroi de bribes de citoyenneté
?
La Constitution de 1848 est imprégnée de cet état d'esprit, étant d'origine législative.
Schoelcher a tenté de faire adopter un amendement qui a été repoussé. Schoelcher
a été élu en octobre 48 en Martinique et en Guadeloupe ; il choisit la Martinique.
En 49, il échoue.
Il y avait eu de nouvelles élections ?
En février 50, il est de nouveau élu en Guadeloupe... Le problème des élections
est asez compliqué. Il y a eu des fraudes éléctorales et des révoltes. L'Assemblée
nationale a tardé à valider les élections.
Schoelcher était-il réellement départementaliste ? Considérait-il comme normal
que la France ait des départements à l'autre bout du monde ? Cela relevait d'une
certaine conception civilisatrice de la République ?
Schoelcher était persuadé des vertus des lois républicaines. Il ne se posait même
pas la question de savoir si les colonisés avaient des velléités indépendantistes
ou pas ni de savoir si les colonies devaient avoir un autre statut ou pas. Pour
lui, c'était la République partout.
Ce n'est pas un peu la faiblesse de son raisonnement ?
Tout-à-fait et on le voit très vite pour l'Algérie et pour les comptoirs français
en Inde : il n'y remet pas en cause l'indigénat. C'est quand même énorme : comment
peut-il considérer que les afranchis peuvent être facilement assimilables et les
indigènes non ? C'est la première contradiction de Schoelcher. Il est assimilationniste
mais pas universaliste.
En cela, il est tout de même de son époque...
Il s'inscrit là dans son siècle. Alors que pour l'abolition, il s'en détache nettement
par son argumentation, allant jusqu'à contredire les théories sur les races de médecins
tels que Virey. Il en fallait du courage !
Edouard BOEGLIN.
LA FAUTE A ROUSSEAU
Chargée de travaux dirigés d'histoire des institutions à Dijon, doctorante en histoire
du droit à la faculté de Dijon, Anne GIROLLET n'est pas venue à l'étude de la vie
et de l'oeuvre de Victor Schoelcher par hasard.
Ce n'est pas non plus son origine alsacienne - elle est née à Wettolsheim, dans
le Haut-Rhin - qui l'y a menée. Le père de Schoelcher était certes né à Fessenheim
dans le même département mais Schoelcher lui-même, né à Paris, n'eut guère de contacts
avec les alsaciens si ce n'est - à la demande de son ami Scheurer-Kestner - une
rencontre avec des francs-tireurs alsaciens auxquels il adressa un discours.
D'ailleurs, l'Alsace étant annexée à l' Empire allemand après 1871, ne pouvait guère
interesser un Victor Schoelcher, ardent républicain. Circonstance si l'on ose dire
«aggravante». Le père de l'abolition de l'esclavage était également un athée convaincu.
Il fut d'ailleurs le premier homme politique français à faire état publiquement
en pleine séance du Sénat en 1882, de son athéisme. La tradition religieuse de la
région d'origine de sa famille ne devait pas particulièrement l'enchanter.
En fait, si Anne GIROLLET en vient à étudier Schoelcher c'est un peu la faute à
Rouseau. Faisant une maîtrise de droit public avec un début de spécialisation pour
l'histoire du droit et l'histoire des idées politiques, elle s'interesse à la dialectique
homme et citoyen. Elle étudie donc Rousseau : « Je pensais alors qu'au niveau de
l'esclavage, le statut juridique de l'esclavage pouvait m'apporter une reflexion
plus large sur cette dialectique. Or il se trouvait que rien n'avait été fait sur
Schoelcher au plan juridique.»
Etudiant la notion d'homme et de citoyen chez Schoelcher, Anne GIROLLET se rend
compte alors que l'abolitionnisme de l'illustre alsacien de Paris s'inscrit dans
une authentique démarche républicaine.
Une démarche difficile : Schoelcher sera traité de «diable de pacotille», de «partageux».
On tentera de l'opposer aux mulâtres ; une polémique s'engagera même entre lui et
Bissette, un homme de couleur libre qui luttait également pour l'abolition.
Accusé à la fois anti-blanc et d'être anti-noir, rien ne lui sera épargné.
Anne GIROLLET a suivi tout le cheminement de Schoelcher : l'émergence de l'abolitionnisme,
son adhésion à la révolution de 1848, sa résistance au coup d'Etat de Louis- Napoléon
Bonaparte en 1851, son exil en Angleterre, son refus de l'amnistie, son retour après
1870.
«Il s'est refusé de prendre partie pour les Versaillais comme pour les Communards.
Il faisait partie des neutres, des conciliateurs, ce qui lui a valu quelques jours
de prison.»
La guerre civile terminée, la troisième République bien installée quelques années
plus tard, Schoelcher deviendra vice-président du Conseil supérieur des Colonies
en un temps où Jules Ferry et d'autres croient en la mission civilisatrice de la
République.
«Cette mission, Schoelcher en parlait dès 1840 et c'est en cela qu'il est réellement
un précurseur. Il a été le premier à défendre la colonisation... à condition que
celle-ci soit utile à la fois aux colonies et à la métropole. Pour lui, les colonies
étant françaises, elles avaient droit à la prospérité elles aussi».
Anne GIROLLET, dont le directeur de thèse est Jean-Jacques CLERE, professeur de
droit, soutiendra sa thèse à la fin de l'année. Ce sera l'achevement d'un travail
de trois ans... au moins.
Ed.BOEGLIN.
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